Aperçu historique de la laïcité française

 

Selon le dictionnaire la laïcité[1] est  1. le caractère laïque de quelque chose, c'est-à-dire son indépendance à l'égard de toute Ø et  2. au plan institutionnel et, plus précisément, politique et juridique, le principe de séparation de l’État et des cultes qui, ne reconnaissant aucun pouvoir politique aux ordres religieux et affirmant la neutralité religieuse de la société civile, place toutes les Ø sur un plan d’égalité et interdit à l’État d’intervenir dans les affaires religieuses[2]. Ainsi, dans sa seconde acception, la laïcité, contrairement aux assertions pleurnichardes ou menaçantes des ordres religieux,  est la meilleure façon de garantir la liberté des Ø (croyances et cultes) puisque, d'une part, elle est la garantie des libertés individuelles de conscience – et donc de croyance – et d'expression et que, d'autre part, elle met toutes les Ø en dehors de l'influence – et donc du pouvoir et de l'autorité – de l'État les laissant pleinement libres, dès lors qu'elles respectent les dispositions légales régissant l'ordre public, de se constituer, de s'organiser, de se développer, de prospérer…

Pour beaucoup, la laïcité, dans sa deuxième acception, est une… exception française au motif que, l’anglo-américain, langue internationale par excellence, n'a toujours pas pu traduire le terme, faute de pouvoir le comprendre et, surtout, le conceptualiser[3] ! En fait, d'un point de vue historique, la Laïcité est une invention française que certains États ne connaissent toujours pas tandis que d'autres l'ont assimilée, acclimatée.

Une invention est soit diffuse en ce sens qu'elle apparaît simultanément en plusieurs lieux au cours d'une même période, soit, au contraire, historique, c'est-à-dire isolée en un lieu précis et donc… datable. La laïcité est une invention française ai-je dit : elle est donc historique. Son lieu de naissance est donc établie : la France. Toutefois, s'agissant d'une invention, son apparition n'a pas été spontanée – comme l'est une naissance – mais a résulté d'un long processus dont je vais tenter de retracer l'histoire.

Mais, avant de faire ce retour historique, je tiens à signaler qu'il existe un autre modèle de laïcité inventé antérieurement à la France, en l'occurrence par les U.S.A. et ce, en vertu de deux articles de la (très brève) Constitution américaine : "Aucune déclaration religieuse spéciale ne sera jamais requise comme condition d’aptitude aux fonctions ou charges publiques" (1787)[4] et " Le Congrès ne pourra faire aucune loi concernant l’établissement d’une religion ou interdisant son libre exercice" (1791) sur lesquels s'est fondée la théorie du mur ("wall" ) entre la Ø et l’État, autrement dit les deux mille "dénominations" recensées et les cinquante États fédérés. J'ajoute aussitôt que, tout comme en France, cette laïcité est tout autant contestée par les ordres religieux que violée par le Gouvernement fédéral et les États. Ainsi, par exemple : en contradiction avec le premier article, toutes les investitures dans une charge publique se font en prêtant[5] serment sur la Bible ; de nombreuses sectes (comme la scientologie)  sont fiscalement et, par extension, juridiquement reconnues ; le dieu-dollar, le fameux billet vert, s'orne de la devise "In we trust" et contient de nombreuses références à la symbolique chrétienne et franc-maçonne ; les autorités publiques apportent leur soutien à ces manifestations d'hystérie collective que sont les Promise Keeper[6], couvrent les agissements criminels des commandos anti-I.V.G., dans les Écoles et Universités, érigent la Ø au rang de véritable science – le créationnisme -…[7] ! En outre, il convient de rappeler que, depuis l'origine, les États-Unis maintiennent une certaine Ø civile avec son mythe fondateur – la création au sens de la genèse - : le rêve américain, son culte : l'american way of life et sa morale : la majorité silencieuse (of course… bien pensante) !

Les sociétés primitives faisaient la différence entre le monde sacré et le monde profane mais on ne peut pas pour autant parler de séparation laïque entre ces deux mondes dans la mesure où le monde profane est inclus dans le monde sacré, qu'il s'en déduit et que, pour fonctionner harmonieusement, il doit être en harmonie avec le monde sacré. Il est a été de même pour de nombreuses civilisations, sachant que certaines, comme celle des égyptiens, ont en fait subordonné le monde profane au monde sacré dans le cadre de véritables théocraties.

C'est pourquoi, certains font apparaître cette séparation entre les mondes profane et sacré avec la naissance du christianisme et la fameuse parole de Jésus : "Rendez à César[8] ce qui est à César". Mais cette revendication du christianisme à la séparation entre l'État et la Ø ne fut que provisoire et résultait d'une double nécessité :

         non encore constitué en ordre puisqu'à peine naissant en tant que Ø, le christianisme ne pouvait ni s'imposer en tant qu'ordre – et, a fortiori, en tant qu'ordre hégémonique -, ni s'approprier l'ordre politique en place ;

         les premiers bergers avaient une tâche essentiel à conduire : constituer le troupeau et le mettre à l'abri de l'ordre politique qui se fondait alors sur une Ø nécessairement concurrente et dont le chef – l'empereur -, qui plus est, se prétendait d'essence divine, autrement dit un concurrent d'autant plus redoutable qu'il était incarné – vivant – et qu'il disposait de l'appareil d'oppression et de répression de l'ordre politico-religieux de l'Empire ; compte tenu des moyens limités dont les bergers disposaient alors, cette mise à l'abri ne pouvait se faire qu'en retirant le troupeau de l'influence morale et religieuse de l'empire et en le parquant dans un enclos protégé, isolé : la sphère religieuse en tant qu'espace séparé de l'Agora.

Mais, dés que le christianisme put se constituer en Ø d'État et, ainsi s'approprier l'Empire en le transformant en une théocratie – sa théocratie -, il cessa de revendiquer cette séparation et se mit aussitôt à marteler – de mots comme de coups de marteau – la nécessaire osmose entre le profane et le sacré et, bien évidemment, l'asservissement du premier par le second[9] ! Dés lors, la fameuse sainte alliance entre le goupillon et le sabre était conclue pour… des siècles !

Quelques siècles plus tard, au tout début de l'ère médiévale, cette sainte alliance est renouée entre l'évêque de Rome et un chefaillon barbare – un Franc salien – du nom de Clovis : il s'agit alors de la conclusion d'un véritable traité diplomatico-militaire, Rome reconnaissant et, par grâce divine, légitimant l'autorité temporelle de Clovis à l'ensemble des Francs et, de son côté, Clovis réduisant non pas des Barbares – comme les manuels officiels d'histoire se complaisent à le dire au sein même de l'école laïque ! – mais… des chrétiens, conduits par un autre évêque, Arius, se faisant ainsi le bras séculier de Rome pour anéantir l'hérésie arienne [10]!

Cette alliance eut pour conséquence d'instaurer véritablement le médiévisme, synthèse du droit romain (jus romani) et des coutumes germaniques, dans un contexte historique bien particulier du point de vue du pouvoir puisque seule Rome est constitué en un véritable État – une théocratie disposant de ses deux forces armées propres, le goupillon et le sabre, et du bras armé de maints alliés – quand, pour le reste, il n'y a que des… estats.

En France, cette sainte alliance fit que, jusqu’en 1791, le catholicisme fut Ø du royaume, du roi et de ses sujets ( et seule Ø publique, sauf pour quelques provinces (Béarn, Alsace), que, à chaque fois qu'elle fut reconnue ou, pour être plus exacte, tolérée, la liberté de conscience – et donc de croyance – ne pouvait pas bénéficier d'une expression cultuelle publique, que les juifs furent régulièrement exclus du droit de cité et reçus par privilège et traités en corps comme… les ressortissants d'une nation étrangère, que les protestants furent perçus autant comme dissidents qu'hérétiques et ne purent pratiquer leur culte que le temps du bref printemps de l’édit de Nantes (1598-1685), que l'appareil d'État fut le constant bras séculier de l'ordre catholique procédant à l'emprisonnement et à l'exécution des (innocentes) victimes des tribunaux religieux…

Certains auteurs estiment que les origines de la laïcité remontent aux luttes que se sont livrées les rois de France et la papauté au sujet du primat du temporel ou du spirituel[11]. Or, en fait, ces rivalités furent de souveraineté et de suprématie et non de laïcité et de séparation. En effet, les (grands) féodaux et, notamment, les rois – et futurs monarques – ne cherchaient qu'à se prémunir de toute ingérence dans leurs affaires nationales de cette souveraineté étrangère, autant temporelle que spirituelle, qu'était alors la papauté afin de consolider leur propre souveraineté[12] et de la faire évoluer vers l'absolutisme tout en agrandissant leurs domaines mais, en même temps, en s'inféodant le clergé national et, surtout, ses biens, à se ménager de substantielles recettes fiscales et, enfin, à éviter qu'en cas de conflit ce clergé, échappant à leur autorité, ne constitue, sur leurs terres, une cinquième colonne au service des intérêts de l'ennemi[13]. De son côté, la papauté cherchait à faire prévaloir sa suprématie spirituelle sur l'ensemble des féodaux afin d'asseoir ainsi son autorité temporelle dans le cadre  de la restauration de l'Empire romain reconstitué.

Pourtant, dés le Moyen-Âge, il y eut des luttes sinon pour l'instauration d'une véritable laïcité, du moins pour la reconnaissance du droit à la liberté de croire autrement (hérésie, réforme…) et même en autre chose que (déisme, paganisme… par exemple), luttes nécessairement menées contre l'ordre catholique – papauté et clergé local - et, au besoin, contre la puissance temporelle lorsque celle-ci était coalisée avec le premier. Or, ces luttes furent toutes menées en France, par… des croyants et, souvent, par des prêtres ou des moines !

Ainsi, en 1381, ce fut la rébellion des Travailleurs qui, conduite par le prêtre John Ball, revendiqua l'abolition de la propriété privée mais aussi… de l'église catholique ; plus tard, toujours en Angleterre, intervint  le soulèvement dirigé par Perkins pour la confiscation des biens de l'église catholique, de son clergé et de ses laïcs en vue de leur redistribution ; en Europe centrale, le hussisme se divisa en plusieurs branches dont les taborites qui réclamaient l'abolition de la Ø en tant qu'ordre et un retour au christianisme primitif strictement séparé du temporel ; en Bohème, divers mouvements prônèrent également un retour à un christianisme primitif, voire même, sous sa forme, naturiste – refus du port de vêtement – à une Ø primitive et, en même temps, la non-ingérence des princes et des évêques dans les croyances personnelles… autant d'hérésies qui furent l'objet de la même thalassothérapie : le bain de sang, sous les forces conjuguées de la crosse et du glaive !

Pendant plusieurs siècles, une hérésie, plus ou moins larvée, traversa l'Europe chrétienne : la doctrine du Libre Esprit[14] qui donna lieu à la constitution de communautés d'initiés – des sortes de communautés libertaires - rejetant toutes les dogmes catholiques et, notamment, sa morale avec son cortège d'interdits sexuels, alimentaires…

En 1524-1525, en Allemagne, ce fut la Guerre des paysans conduites par Munzer[15] qui, prolongeant la réforme luthérienne, chercha à renverser la totalité du régime politique, économique et religieux en place dans le cadre d'une véritable révolution sociale pour instaurer le pouvoir des paysans séparé de toute influence religieuse[16].

Toutefois, aucune de ces (pré)laïcités ne put être réalisée grâce à la fameuse sainte alliance dans laquelle chacune des deux parties avait tout à gagner[17] aux dépens… des troupeaux.

De 1520 à 1789 suivit une nouvelle période dite moderne qui, dans le contexte politico-religieux de la Réforme[18], vit la généralisation d'un double phénomène : la naissance, puis la consolidation des États-nations et la reconnaissance, par le catholicisme et le protestantisme, du principe du Cujus regio ejus religio qui est bien l'aveu de ce que le peuple est toujours la propriété d'un maître, que celui-ci soit prince ou évêque[19] ! Ce double phénomène eut une conséquence fondamentale : un peu partout en Europe, la puissance temporelle, renonçant au mythe de l'empire universel tel qu'encore fantasmé par Byzance, instrumentalisa la Ø en la constituant, sur son territoire, en Ø d'État, ce qui, en France, donna le gallicanisme[20] et une monarchie de droit divin[21] et entraîna une nouvelle forme de guerre religieuse, celle des Ø nationales contre la Ø apostolique et universelle de Rome[22].

Dans ce cadre, il ne fut bien entendu pas question de laïcité et ce fut alors une chape de plomb encore plus lourde – et efficace – qui s'abattit sur l'Europe alors même que, au Moyen-Âge, du fait des faiblesses respectives des ordres temporels et religieux, des espaces de liberté pouvaient, de temps en temps, mais jamais durablement, s'ouvrir sous le couvert, nécessaire parce que légitimant, de la Ø (hérésies en particulier).

Toutefois, il n'y a pas que les faits qui soient têtus : les idées le sont aussi et, notamment, celle d'une pensée libre, d'une liberté pensante. Ainsi, alors même que, une vingtaine d'années après l'abolition de l'Édit de Nantes, en France, le catholicisme était désormais totalitaire et que, d'ailleurs, l'ordre totalitaire régnait partout, dans toute Europe, sauf en Espagne, l'effondrement de l'unité religieuse eut pour conséquence de briser l'unité de pensée et l'ouverture d'un nouvel espace de liberté, celui de la libre pensée -  qui, historiquement, fut, d'abord, une pensée libérée - avec chez les élites l'émergence du déisme, de l'agnosticisme et de l'athéisme qui, au XVIIIème siècle s'affichera sous le nom de libertinage et dont l'annonce avait été faite, avec force éclats, par Rabelais au XVIème siècle d'une part et, d'autre part, dans les campagnes un retour en force du paganisme[23]. Relativement aux Ø, cette faille traduit une distanciation effective d'une partie importante des fidèles par rapport aux croyances quand bien même ils continuent de pratiquer : le désenchantement religieux[24].

Parallèlement, les nouveaux États-nation se divisèrent de plus en plus nettement en trois états ou, plus précisément, en deux états : riches et pauvres, possédants et démunis, dominants et dominés, oppresseurs et opprimés, exploiteurs et exploités[25], maîtres et esclaves… et cette fracture sociale, par le choix que fit la hiérarchie catholique de se ranger ostensiblement aux côtés des premiers, amena les seconds à se sentirent de plus en plus éloignés de la Ø ou, du moins, de l'ordre religieux et à préparer le champ qu'allaient ensemencer la Philosophie des Lumières avec ses graines de liberté – et, pour commencer, de libération -, mais aussi de laïcité et, pour certaines, d'athéisme.

Apparue simultanément dans plusieurs pays européens vers 1685, la Philosophie des Lumières a fini par s'étendre à tout l'Occident en 1815 avec des variations plus ou moins étendues en fonction des pratiques religieuses des pays et de la place accordée ou refusée à la liberté d'expression : ainsi elle a été plus modérée en Angleterre qu'en Écosse, baignée de religiosité et de nationalisme en Allemagne, érasmienne et donc fortement humaniste aux Pays-Bas, puritaine aux États-Unis, obérée de la censure vaticanesque en Italie… et, nettement anticléricale en France. C'est donc à la forme française que je vais m'attacher puisque c'est elle qui, la première, a conceptualisé et théorisé la laïcité en tant qu'espace de pensée et d'expression situé en dehors – et, souvent, pour certains, contre – la sphère d'influence religieuse.

A y regarder de près, en fait, c'est Descartes qui, le premier,  revendiqua la liberté de penser et de raisonner en dehors de la métaphysique, c'est-à-dire du champ et de l'autorité de la Ø mais non nécessairement contre elle. C'est dans cette brèche ainsi ouverte, véritable conceptualisation de la laïcité, que s'engouffra la Philosophie des Lumières qui, bien que se déclarant en dehors de la Ø, ne cessa pas pour autant de faire référence à la Ø ou de la combattre et, de ce fait, de subir les foudres religieuses. Deux courants peuvent ainsi être mis en évidence :

         le premier fut soit une critique des abus et des injustices de l'ordre religieux dans sa collusion ou non avec l'ordre temporel mais pas de la croyance religieuse en tant que telle[26], soit une exégèse critique des dogmes et pratiques de la Ø, catholique principalement et, plus accessoirement, protestante et, en même temps, une critique rationnelle des superstitions comme détournement des vraies croyances religieuses ; ainsi, Voltaire eut un constant recours à l'ancien testament et se contenta d'être déiste tandis que l'Émile de Rousseau fut condamné par le Sacré Collège comme œuvre hérétique prônant une religion naturelle[27] ;

         un second courant, matérialiste et athée, consista en une critique radicale de la Ø  en tant que croyance et, conséquemment, ordre religieux. Ainsi, d'Holbach consacra près de la moitié de son Système de la nature à la démonstration de l'inexistence de .

Toutefois, dans le contexte particulier de la monarchie absolue de droit divin, relativement à la Ø, la Philosophie des Lumières, née pour une large part de ce traumatisme que fut la révocation de l'Édit de Nantes, fut d'abord et, pour ainsi dire, essentiellement… anticléricale. C'est ainsi que, considérant que la pratique cléricale de la Ø, fondée sur l'intolérance, était inévitablement contraire aux Droits humains en cours d'invention et, notamment, à la liberté de conscience et d'expression, elle revendiqua, plus ou moins ouvertement, l'exclusion de la Ø – les convictions religieuses comme les ordres religieux - de la gouvernance de la Cité humaine comme condition de l'établissement d'une Justice équitable fondée sur la seule Loi et non plus sur des convictions religieuses, voire des intérêts religieux. Par là-même, elle théorisa la laïcité comme distinction/séparation de la rse publica et des Ø et la posa comme fondement/légitimation d'une véritable démocratie !

Mais la Philosophie des Lumières a ouvert d'autres portes à la laïcité :

         par son rejet de la métaphysique dogmatique et constructiviste du XVIIème siècle qui prétendait parvenir à la connaissance des substances et des causes en elles-mêmes et affirmait avec Descartes que certaines des idées immanentes à la pensée/raison n'étaient ni adventices ni factices[28] mais innées et garanties par la véracité divine, elle a démontré que :

o       l’idée n’est authentifiée que dans et par l’expérience ;

o       une véritable idée n'est ni innée, ni acquise mais (re)construite ;

o       le doute[29] est un outil essentiel de la raison parce qu'il est l'instrument de la connaissance scientifique ;

o       les connaissances et les théories scientifiques sont nécessairement relatives puisque réfutables ;

o       s’il est aisé de penser  des entités surnaturelles – essence, cause, âme, , immortalité… –, il est impossible de les connaître, au sens de connaissance scientifique, et donc de les démontrer et, a fortiori, de les réfuter ;

o       la sensibilité, comme capacité intuitive à penser le surnaturel, débouche sur des convictions particulières et l’entendement, comme faculté rationnelle de penser et de connaître le réel, sur des connaissances universelles[30].

Ce faisant, la Philosophie des Lumières a posé un autre principe de la laïcité : celui de la distinction/séparation de l'universalisme des connaissances et du particularisme des convictions.

         en se fondant sur la connaissance scientifique, la Philosophie des Lumières a mis le monde au cœur de sa réflexion, non plus le monde au sens religieux du terme – le profane, le temporel, le siècle – mais bien le réel et, plus précisément, de la matière qui, lui, est autonome des convictions humaines et, singulièrement, religieuses[31]. Or, pour ces philosophes comme pour les scientifiques, la connaissance du réel n'étant jamais que la mesure du réel et la mesure n’apprenant rien sur l’essence de l'objet mesuré, il n'était possible de connaître que les rapports entre les choses et non les choses en elles-mêmes[32] elle s’intéresse aux rapports et non aux choses, ce qui impliquait de se refuser à toute  hypothèse sur la finalité, le sens, la causalité ultime… au profit de la seule mesure et des seuls calculs. Ainsi, aux principes cartésiens qui commandaient le monde furent substitués des principes contraires : l’hétérogénéité de la matière et la multiplicité des forces.

Par là, la Philosophie des Lumières a posé le principe d'une stricte séparation entre la connaissance – au sens de mesure – de la matière et la connaissance – au sens d'intuition – du spirituel et d'une distinction entre la matérialité et la spiritualité, distinction pouvant aller jusqu'à l'opposition, la contradiction avec le matérialisme et le spiritualisme. Ces séparation et distinction furent ainsi une autre conceptualisation/théorisation de la laïcité en ce qu'elles emportaient la désacralisation de l'enseignement mais, également, la libération des Sciences et de la Philosophie de toute tutelle religieuse.

·        La Philosophie des Lumières détermina aussi une autre centralité à sa problématique : l'humain[33] : l'être humain naturel d'abord, l'être humain social ensuite. En se fondant sur les découvertes scientifiques – les grands anthropoïdes et, en particulier, l'orang-outang ; la gradation, innée ou acquise, de la différenciation des races sous les effets, notamment, des particularismes et des variations climatiques… -, l'humain, par la matérialité mesurable de son corps, fut alors inséré dans la chaîne de l'ensemble des êtres vivants et, considéré comme le produit de la nature, déchu de la suprématie que lui reconnaissait la Ø[34]. Cette connaissance de l'humain naturel fut construite à partir d'observations scientifiques – singulièrement des sauvages – et posa ainsi les fondations des Sciences humaines - l’anthropologie (avec Rousseau, selon Claude Lévi-Strauss) et l'Histoire – mais également de la Pédagogie en tant que science de l'éducation.

Par ailleurs, et toujours dans le prolongement des avancées scientifiques, la Philosophie des Lumières découvrit l'humain social qu'elle considéra comme l'accomplissement de l'humain naturel sous l'effet de la socialisation – et, plus exactement, de l'urbanisation[35] -. Ainsi, aux droits naturels des humains à raison même de la naturalité de leur humanité, elle rajouta le droit positif – celui de la Cité – qui se devait de protéger et faire respecter les premiers et qui ne se déduisait plus d'un quelconque droit divin puisqu'il pouvait même s'y opposer du point de vue de la tolérance et de la liberté

Par ce double mouvement, la Philosophie des Lumières posa une double distinction/séparation : l'humain et le divin, la Cité des humains et le royaume de et, ainsi, théorisa la laïcité et en légitima le principe même.

La première pierre de la Laïcité était théoriquement posée ; pourtant, en France, la Révolution décida de ne pas la construire et, a fortiori, de l'instituer et de l'instaurer[36], du moins dans son intégralité !

La Révolution française, à bien des égards, opéra une rupture décisive, et dans certains domaines, durable avec l'Ancien Régime.  Ainsi, après avoir nationalisé les biens du clergé[37] et supprimer les ordres et les vœux religieux, elle transféra l'état civil des paroisses aux municipalités, instaura l'égalité des citoyens devant la Loi, le mariage civil et le divorce (1792), accorda la liberté de culte aux minorités religieuses (protestants et juifs)[38], inventa un calendrier civil dit républicain… et proclama,  dans l'article 10 de la Déclaration des Droits de l'Homme que : "nul ne [pouvait désormais] être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne [troublât] pas l'ordre public établi par la Loi"[39]. Toutefois, si, en toute objectivité, ces mesures esquissèrent une réelle laïcisation institutionnelle[40], la Révolution ne chercha pas vraiment à séparer l'État des Ø mais, au contraire, à contrôler les croyances, voire même à institué une Ø d'État d'abord avec la Constitution civile du clergé du 12 juillet 1790[41], puis de divers cultes révolutionnaires civils (la Raison, la Liberté…)[42] et, enfin, sous Robespierre, avec le culte de l'Être Suprême, véritable Ø politico-religieuse, toutes tentatives s'accompagnant d'une exclusion du pluralisme religieux, même si, dès 1791, la suppression des délits d’ordre religieux fut la reconnaissance explicite du libre exercice des cultes. En fait, la seule mesure instituant une véritable laïcité de la République, avec la séparation de l'État et des cultes, fut votée en 1795 (époque montagnarde !) mais, en définitive, resta sans effet.

Par ailleurs, la Révolution[43], sans en avoir véritablement eu l'intention, a prolongé le désenchantement religieux évoqué précédemment par une cassure significative avec sinon la Ø, du moins l'ordre religieux catholique en jetant ainsi les bases de l'anticléricalisme du XIXème siècle comme réponse à la réaction catholique – le cléricalisme -.

Un peu plus tard, le Premier Consul Bonaparte affirma que : "Une société ne peut exister sans l'inégalité des fortunes et l'inégalité des fortunes ne peut exister sans religion[44]. Quand un homme meurt de faim à côté d'un autre qui regorge, il lui est impossible d'accéder à cette différence s'il n'y a pas là une autorité qui lui dise : le veut ainsi, il faut qu'il y ait des pauvres et des riches mais, ensuite et pendant l'éternité, le partage se fera autrement[45]" et, avec le concours de son conseiller pour les cultes, Portalis, rétablit la paix religieuse en faisant cesser, par la contrainte policière, toute attaque ou, simplement, critique contre la Ø – singulièrement catholique – et le clergé.

S'étant imposé comme Empereur[46], Napoléon s'empressa de conclure le Concordat de 1801[47], complété par les Articles organiques, qui, en reconnaissant le catholicisme comme la "religion de la majorité des Français"[48] et la soumettant à un contrôle étroit du pouvoir impérial, institua véritablement une Ø d'État ou, du moins, une Ø nationale sous haute surveillance de l'État[49].

Pour être objectif, il faut tout de même signaler que le Concordat, s'il emporta la suppression du calendrier républicain, maintînt l’absence de délits d’ordre religieux, la laïcisation de l’état civil[50], l’obligation du mariage civil avant le mariage religieux, le divorce, la possibilité d'être athée[51]… En outre, il ne porta aucunement atteinte au monopole d'État de l'enseignement – à l'exception des… séminaires – que Napoléon avait institué par la loi du 10 mai 1806 et le décret du 17 mars 1808. Ainsi, paradoxalement, le maintien des acquis laïcisants de  la Révolution, la légalisation d'un pluralisme religieux que l'ordre catholique vécu comme dirigé contre lui du fait de sa position encore objectivement dominante, en terme de nombre de croyants et de pratiquants, et le soutien apporté par les protestants et les juifs qui trouvaient dans le Concordat le fondement légal de leur propre liberté, fit que, malgré l'intention d'instrumentalisation de la Ø de Napoléon comme facteur de légitimation et de préservation du pouvoir en place[52], le Concordat, en rompant avec la fureur révolutionnaire des ultras, créa, indirectement et involontairement, le cadre d'une possible évolution en douceur vers une laïcité effective. Mais c'était sans compter sur l'ordre catholique !

En effet, le compromis de paix conclu avec l'ordre catholique ne dura que ce que dura l'Empire et, avant même la chute de l'Empereur,  nostalgique de sa position dominante d'avant 1789, l'ordre catholique s'empressa de nouer, tant en France qu'à l'étranger, des alliances politiques tendant à préparer, puis activer la chute de l'Empire afin de favoriser la restauration de l'Ancien Régime et de recouvrer sa suprématie religieuses avec tout ce que cela pouvait impliquer comme  domination du  temporel[53].

C'est ainsi, par exemple, que, sans pour autant revenir sur la liberté de culte accordée à d'autres Ø, l'ordre catholique, faisant valoir  le rôle de religion civile qui lui était dévolu de fait (sic), exigea qu'on lui donne les moyens juridiques et financiers nécessaires pour exercer une bonne influence sur les mœurs et la société dans son ensemble et noua des accords particulièrement avantageux pour lui avec la Restauration (1815-1830), qui le reconnaît constitutionnellement comme Ø d'État, établit, en 1825, le délit pénal de sacrilège – et, singulièrement, de blasphème[54] et interdit le divorce[55] et le second Empire (1852-1870) qui, spécialement durant la période dite autoritaire, limita la liberté d'expression à l'égard de l'ordre catholique[56] tout en favorisant celle de la presse catholique dans ses attaques contre les "prétentions de la raison et de la science" (sic) et les  "Droits de l’Homme" tels définis par la Déclaration de 1789.

Par ailleurs, l'ordre catholique, tant à Rome qu'en France, avait su pleinement tirer tous les enseignements de la Philosophie des Lumières et de la Révolution et en était arrivé à la conclusion qu'il n'y avait de conscience religieuse que maîtrisée, que la maîtrise des consciences passait par la maîtrise de l'esprit et de l'entendement, autrement dit des convictions et des connaissances et que, pour ce faire, il était donc impératif de maîtriser tant l'instruction publique que l'éducation privée des enfants afin d'en faire des croyants et donc des fidèles du troupeau. C'est pourquoi l'ordre catholique se lança dans une véritable razzia et de l'instruction publique et de l'éducation privée et  que l'Histoire a retenu sous le nom de cléricalisme.

En France, grâce à la connivence de l'État, l'ordre catholique obtint rapidement gain de cause au niveau de l'instruction publique avec la suppression du monopole d'État de l'enseignement : loi Guizot de 1833 pour le primaire, loi Falloux de 1850 pour le secondaire (cette loi, en fait, institua l'hégémonie des congrégations sur l'enseignement public) et loi Laboulaye de 1875 pour le supérieur tandis que, au plan international, la papauté lançait une offensive généralisée contre le libéralisme intellectuel ainsi que contre les orientations dominantes de la Science pour, avec le Syllabus de Pie IX (1864), instaurer un véritable totalitarisme sur les consciences et la connaissance, celui de l'obscurantisme consacré comme le règne d'une béatitude originelle – celle de l'ignorance[57] -, et cautionnait, de son prestige moral et de son autorité divine, les pires exactions commises par la réaction temporelle contre ces acquis de la Révolution qu'étaient les Droits des humains !

Encore porteurs pour certains de l'espoir (trahi) de la Révolution, nombreux furent alors celles et ceux qui organisèrent la résistance et qui, pour ce faire, sous le titre de libres penseurs, prônèrent le libre-examen, dénoncèrent l'autoritarisme et le dogmatisme religieux définitivement condamnés par la raison, la science, la nature – et, notamment, la matérialité naturelle -, l'Histoire et le lourd, très lourd casier judiciaire des Ø écrit du sang de dizaines de millions[58] de victimes des ordres religieux et revendiquèrent, au nom des Droits universels et inaliénables des humains la stricte séparation des ordres temporel et spirituel, autrement dit de l'État et des Ø et, par-là, l'institutionnalisation de la laïcité.

Cette lutte, connue de l'Histoire sous le nom d'anti-cléricalisme et qui ne fut donc que la ré-action défensive au cléricalisme, se constitua, en France du moins, en un mouvement social d'ampleur puisqu'il lui fallut affronter, à la fois, l'ordre religieux et son allié, l'ordre politique, et que, du fait de cette contingence historique particulière, il en résultat la convergence de l'humanisme – la lutte philosophique pour la restauration des Droits des humains et, notamment, de la liberté de conscience et d'expression – et du socialisme – le combat politique contre le système politico-économique en place en vue de l'instauration d'un autre système véritablement humain -. Un mouvement social de masse[59], autant philosophique que politique, qui, pour la première fois, dénonce ouvertement la nocivité des Ø et revendique l'abolition de l'État en place[60].

Et c'est en raison de cette double dimension de l'anticléricalisme que, après la défaite de 1870, les troubles sismiques de la Commune de 1871 et la période dite de l'Ordre moral (1873-1876), que la IIIème République, pour tenter de briser cette unité socio-politique, en la vidant de son aile bourgeoise libérale et de ses alliés (professions libérales, commerçants, artisans, cadres…)[61], reprit à son compte l'anticléricalisme, dans sa seule dimension de lutte philosophique contre les Ø et les inévitables abus de leurs ordres, et entreprit d'instituer la laïcité.

Autrement dit, et contrairement à l'affirmation d'une certaine Histoire officielle, la bourgeoisie de la Troisième République n'imposa pas la laïcité comme son projet de société – sa conception de la démocratie - mais, sous la pression de la contestation politique dont elle était l'objet en tant qu'État, s'appropria une revendication à la fois libérale et populaire, philosophique et politique, pour diviser et affaiblir l'opposition et, ainsi, conforter son ordre politique. La (troisième) République française n'a pas choisi la laïcité mais l'a subie comme un moindre mal.

Dans la plus pure tradition jacobine et en totale conformité avec le mythe bourgeois de la démocratie, cette laïcisation ne se fit pas par le bas mais par le haut et ne consista donc pas à laïciser la société et, en particulier, le demos – les citoyens - mais l'État – et, singulièrement, son appareil  - et c'est là, sans aucun doute, l'une des raisons qui fit que l'ordre catholique put se prévaloir, par référence à la Terreur révolutionnaire, d'une tyrannie exercée par un certain État contre la volonté même du peuple – le laos et plus seulement, le demos – et justifier sinon une guerre civile, du moins cette fameuse coupure de la France en deux : la France catholique et la France athée et socialiste !

L'ordre catholique en ayant fait un enjeu essentiel, la laïcisation[62], dans sa première période, celle des années 1880, fut celle de l'instruction publique avec, en particulier la loi Ferry[63] du 28 mars 1882[64] qui institua l'enseignement primaire obligatoire et laïcisa les programmes scolaires par la suppression de l'instruction religieuse, remplacée par l'instruction morale et civique[65], et la loi Goblet du 30 octobre 1886 portant interdiction aux congréganistes de continuer à enseigner dans les écoles publiques et leur remplacement par des instituteurs/trices laïques (autrement dit, la laïcisation du personnel enseignant). Même si elles constituent une rupture radicale avec la suprématie que s'était faite reconnaître l'ordre catholique[66], ces deux lois participèrent pourtant d'une réelle volonté de respecter les croyances religieuses, sinon des enfants, du moins de leurs familles[67], et, ainsi, garantirent la liberté de l'enseignement privé et, notamment, confessionnel[68]. 

Le 9 décembre 1905, le gouvernement du "petit père Combes fit voter la loi dite  "de séparation des Églises et de l'État"[69] qui légalisa la laïcité mais ne l'institutionnalisa pas pour autant puisque celle-ci continuait d'être absente de la Constitution[70]. Cette loi fut sans ambiguïté quant à la séparation[71] (Article 2 : "La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte") avec la fin du système des cultes reconnus et la suppression du budget (public) cultuel[72]. En même temps, elle mit tout aussi nettement un terme à la tradition gallicane de contrôle étatique de la vie religieuse. Du point de vue de l'État, elle fut une profonde innovation puisque l'État, se proclamant républicain et laïque,  se déclarait neutre au regard des convictions religieuses et philosophiques et s'interdisait même de se rattacher à quelque courant de pensée que ce fût, y compris de celui de la… laïcité en tant que doctrine philosophique et politique[73].

Et ce fut cette double interdiction que l'État s'imposa à lui-même – celle de s'ingérer dans les affaires religieuses et celle de se proclamer d'un système de convictions et, a fortiori, de croyances – qui, en instituant une véritable libération/liberté de conscience et de Ø[74], fit que la paix civile, du moins en ce qui concerne l'affrontement anti-cléricalisme/cléricalisme, put être rétablie, malgré toutes les tentatives, toutes plus réactionnaires et beuglantes les unes que les autres, de l'ordre catholique – aussi bien national que vaticanesque -[75].

Au plus fort de la querelle de la laïcité, un certain courant catholique, trouvant sa légitimation dans l'encyclique Rerum Novarum (même si celle-ci affirmait que "le socialisme ne peut se concilier avec les principes de l'église"), incarné par le mouvement du Sillon de Marc Sangnier estima que, non seulement la laïcité n'était pas hostile, voire contraire à la Ø, mais qu'elle était sa réelle libération à l'égard de l'État et de toutes charges temporelles lui permettant ainsi de se recentrer sur sa mission spirituelle et, à ce titre, de s'engager dans l'action sociale (chrétienne, bien entendu). Avant même son rapprochement avec le socialisme – rapprochement à l'origine, en particulier, du syndicalisme chrétien -, en 1910, ce mouvement fut condamné sans appel – et même interdit sous peine d'excommunication – par le pape[76].

La première guerre mondiale, en suscitant une véritable union sacrée nationale[77], mit en sourdine la querelle de la laïcité et, en même temps, opéra une réelle resacralisation de la société française et sinon de l'État lui-même, du moins de certains de ses appareils, au premier rang desquels, bien entendu, figura l'Armée[78]. En outre, elle favorisa, du moins au front, une réelle fraternité entre toutes les composantes de la population française et donc aussi entre les laïques et les anti-laïques[79].

En 1926,  se produisit le second ralliement de l'ordre catholique à la République française lors de la condamnation, par Pie IX, de l'Action française de Maurras[80] alors qu'elle avait été l'un des bras armés de l'offensive catholique contre la laïcité et, au-delà, de la République elle-même ! Ce second rapprochement s'expliqua certes par un contexte politique particulier mais également par la mise en évidence d'une communauté de valeurs essentielles entre le catholicisme et le républicanisme bourgeois : le respect de l'ordre (Comme beaucoup d'autres, Clemenceau fut un redoutable briseur de grèves), l'anti-communisme, le culte de la propriété, la condamnation du néo-malthusianisme (et, de ce fait, de la contraception).

Ainsi doublement pacifiée[81], c'est-à-dire vidée de tout anticléricalisme et, à plus forte raison de toute hostilité à l'égard des Ø, la laïcité put alors poursuivre son bonhomme de chemin malgré la persistance de la querelle scolaire et, en dépit de sa (quasi)abolition par le Régime de Vichy, franchir un nouveau pas avec son entrée dans la Constitution de 1946 qui, après avoir rappelé dans son préambule que "Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d'asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. Il réaffirme solennellement les droits et libertés de l'homme et du citoyen consacrés par la Déclaration des droits de 1789 et les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République […], précisait dans son Article 1 "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale"[82]. Cette laïcité sera d'ailleurs confirmé par l'article 1 de la Constitution de 1958 : "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.", rédaction en conformité orthodoxe, pour ce qui est de la liberté de conscience, avec la loi de 1905[83].

Point important à rappeler, la Constitution de 1958 fait suite à la Déclaration Universelle des droits de l'Homme de 1948 qui indique notamment : "Article 1 : Tous les êtres humains[84] naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. Article 2 : Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamés dans la présente déclaration, sans distinction aucune, notamment […] de Ø[85] […]. De la part d'une se réclamant la patrie des droits des humains et la mère de la laïcité, il était difficile d'avoir une Constitution qui ne soit pas au moins à la hauteur de la Déclaration !

Toutefois, alors même que la Constitution de 1958 proclamait – proclame toujours, faut-il le rappeler - la République (française) une, indivisible et laïque, assumant pleinement l'héritage napoléonien[86], la Vème République, dans la plus stricte continuité des Républiques et des monarchies réactionnaires précédentes mais, également, du régime fasciste de Vichy, et sans aucun fondement constitutionnel, a continué et continue de reconnaître légalement – et politiquement - les statuts dérogatoire de plusieurs territoires d'outre-mer – Guyane, Mayotte, Saint-Pierre-et-Miquelon, Nouvelle-Calédonie et Polynésie française - et concordataire – mais tout autant dérogatoire - des trois départements d'Alsace-Moselle[87], ce qui est plus qu'interpellant quant à l'effectivité de la laïcité constitutionnelle mais aussi de la légitimité et de la légalité d'un État faisant gaillardement dans l'illégalisme[88] !

Dans le cadre de cette pacification, le cléricalisme a dû lui aussi se tempérer et se contenter, pendant un temps, de grignoter, patiemment mais efficacement, de nombreuses dérogations à la Loi du fait de l'État (pourtant laïque !) lui-même, notamment en ce qui concerne la reconnaissance publique et, surtout, le financement public[89] de l'enseignement privé confessionnel, puis, et de plus en plus, d'activités socioculturelles, sportives… à dominante religieuse – exemple : le scoutisme confessionnel – et, enfin, de bâtiments sinon cultuels, du moins relevant d'un patrimoine privé à finalité religieuse[90]. A l'évidence, cette patiente persévérance s'est avérée payante puisque les dérogations à la laïcité, toujours du fait de l'État, ont pu, par la suite, se multiplier :  intégration du clergé à la Sécurité sociale, déductions fiscales pour les dons aux associations cultuelles ; nomination de personnalités religieuses dans un nombre croissant d'instances publiques consultatives (les comités d'éthique par exemple) emportant ainsi reconnaissance officielle de cultes et de leurs compétences dans le domaine public ; dans les écoles publiques, autorisation du port par les élèves de signes d'appartenance religieuse dès lors que celui-ci ne donne pas lieu à prosélytisme et qu'il demeure compatible avec le déroulement normal des activités d'enseignement[91] ; financement public, direct et indirect, de manifestations religieuses ; réception officielle, sur financement public, d'un certain chef d'État (!?!) – Gépétou, pour ne pas le nommer – qui, dans ses discours, se déclare en mission pastorale ; avec la bénédiction laïque de l'État - qui plus est… de gauche ! -[92] ;  sacralisation, sinon de la République française, du moins de la nation française par l'assimilation de sa naissance au baptême de ce chefaillon barbare que fut Clovis ; le maintien de signes et symboles religieux dans de nombreux bâtiments publics[93]….  Autant de violation, par l'État lui-même, de… la Constitution !

Pire encore, renouant avec le gallicanisme, l'État de la Vème République s'attribue une compétence religieuse puisque, pour le compte des ordres religieux dits établis et reconnus[94], et en parfaite connaissance de cause, il ne se contente plus de reconnaître au sens légal du terme des Ø, et en totale contradiction avec l'article 1 de la  Constitution, il les définit, les qualifie en se permettant de censurer certaines sectes auxquelles, de jure, il dénie l'appellation, le droit et la liberté de Ø !

Au delà de ces violations constantes et de plus en plus importantes de la laïcité constitutionnelle, on peut et doit s'interroger sur la réalité de la laïcité de la République française : la symbolique républicaine qui s’est développée au XIXème siècle et qui est désormais appropriée par l'ensemble des forces politiques n'est-elle qu'une simple imagerie formelle – un signifiant sans signifié ! – ou bien, l'iconographie d'une Ø civile pétrie de – empêtrée dans ! – le judéo-christianisme ? de même, le cérémonial républicain est-il un simple protocole ou bien au contraire, participe-t-il d'un rituel (quasi) religieux ? pourquoi ne pas avoir réintroduit le calendrier républicain ou bien inventé un calendrier laïque vide de toute référence religieuse et, au contraire, d'avoir fait le choix de réintroduire un calendrier religieux et, plus précisément, catholique[95] ? pourquoi les officiels, c'est-à-dire les représentants de la République laïque continuent-ils de s'associer es-qualités à des cérémonies religieuses ? pourquoi certains grands évènements officiels ponctuant l'Histoire de la République laïque (Libération, deuil national[96], obsèques de personnalités, intronisation de certains officiers de charges publiques… ) sont-ils assortis de cérémonies religieuses ? pourquoi toutes ces références religieuses dans les discours officiels ?

Ces questions ne sont pas… accessoires, innocentes. Le débat sur la laïcité qui s'est tenu de 1879 à 1905 a posé la question de la nature de l'État du point de vue de la conception bourgeoise de la démocratie et au regard de sa double souveraineté : interne, au regard des citoyens telle que définie par la Constitution[97] ; externe, par rapport aux autres États, telle qu'elle est reconnue par les accords bi et multilatéraux et, au besoin, faite respectée par la force armée nationale. S'agissant de la souveraineté, il a donc été admis qu'elle était définie et limitée par la Loi et seulement par la Loi. Mais alors a surgi une autre question : si l'État n'est pas le maître absolu de la Loi  mais, au contraire, son serviteur, est-ce que la Loi est elle-même soumise à un ordre supérieur ? En refusant de répondre à cette question par une référence explicite à ce Droit supérieur naturel qu'est le corpus des Droits des humains et dont le fondement légitime n'est autre que leur seule… humanité, on a laissé la porte ouverte à des réponses idéologiques et, notamment, religieuses. Par là-même, on s'est refusé à procéder à la laïcisation essencielle de l'État[98].

Une autre menace pèse sur la laïcité : longtemps associée à la Science, désormais, la laïcité subit de plein fouet l'effondrement de la prétention de la Science à construire un monde harmonieux de progrès et de bonheur et à fonder une morale humaine sur des bases objectives et non plus surnaturelles. Or, en fait, par l'indéniable progrès de ses connaissances, la Science a permis le développement de techniques civiles et militaires qui mettent tout simplement en question la survie de l'espèce et de la planète et qui font qu'un questionnement de plus en plus pressant se fait de sa finalité et/ou de son contrôle. De son côté, le progrès médical fait naître des problèmes éthiques particulièrement aigus (euthanasie, bioéthique, etc.) auxquels elle ne peut apporter de réponse. Au regard de ces interpellations et de ces inquiétudes – pour ne pas dire de cette peur -, et devant le silence qui leur était opposé, de nombreuses consciences, d'individus et de groupes d'individus, se sont adressées à ces nouvelles Ø que sont ce que l'on appelle les sectes. Et si elles ne se sont pas tournées vers les Ø traditionnelles c'est parce que celles-ci, et, notamment, la catholique continuaient de camper sur un rejet dogmatique de la Science alors que leur attente n'était pas une condamnation de la Science mais sa moralisation, son humanisation[99]. A l'évidence, parce que, comme d'autres, elles est restée silencieuse sur ce qui n'est pas seulement un débat mais, plus profondément, un enjeu de société, la laïcité a desservi sa propre cause et a gravement contribué à ébranler sa crédibilité.

Par ailleurs, une véritable dérive sectaire continue de traverser le mouvement laïque qui, à l'instar des ultras du XIXème siècle, érige la laïcité en une véritable Ø civile tout autant dogmatique et intolérante que n'importe quelle Ø religieuse avec son catéchisme (l'instruction civique et morale[100]), son culte (rendu d'ailleurs plus à des personnes et des structures qu'à des principes et des valeurs), ses rites (le baptême civique, certains rassemblements aux allures de grande messe, ses pèlerinages…), sa symbolique et son iconographie, ses hérésies et, partant ses hérétiques et autres apostats, ses exclusions aux accents de véritables excommunications, ses sacrilèges et blasphèmes, son calendrier qui remplacent les saint(e)s catholiques par ses apôtres ou fêtes … Dérive qui, si elle n'était que ridicule, ne ferait de tort ni à la laïcité ni aux laïques puisque, comme on le sait, le ridicule ne tue pas ; mais elle est aussi une caricature particulièrement gesticulante de la laïcité et, de ce fait, une arme de premier choix au service des adversaires de la laïcité pour justifier, de leur part, de nouvelles atteintes à la laïcité !

En outre, et pour contrer l'expansionnisme géographique et donc démographique de l'islam et du protestantisme, le catholicisme fait peser une nouvelle menace sur la laïcité par sa stratégie de reconquête du monde chrétien. Toutefois, avant d'expliciter cette menace, un petit retour historique s'impose :

Après la Révolution bolchevique, une nouvelle guerre de Ø se mit à sévir en France : celle entre le communisme, dans sa version stalinienne, et le catholicisme. L'enjeu était de taille : le troupeau (en note : les statistiques sont ainsi explicites : à chaque avancée significative du P.C.F., comme par exemple dans le Gard, correspond un recul de la fréquentation du culte catholique ; inversement, les accroissements d'effectif de la C.F.T.C. se font aux dépens de la C.G.T.) avec ce que cela représente comme contrôle des consciences et… recettes monétaires ! On notera que le ≈ ne s'est pas trompé quant à la nature véritable du communisme et, en particulier, du stalinisme, Ø puisque, en 1949, il le qualifia de pseudo-Ø eschatologique !

Et c'est sans aucun doute par souci de résister à cette concurrence que, tout en continuant de condamner  toute action catholique révolutionnaire prônant l'abolition du pouvoir politique et du système économique en place, que le ≈ se mit à encourager une action sociale réformiste et qu'en 1931, Pie IX, dans son encyclique Quadragesimo anno dénonça les limites du capitalisme et revendiqua une participation (modeste, à la limite du symbolique !) des salariés aux bénéfices de l'entreprise.

En lançant ≈2 (1962-1965), Paul VI, faisant preuve de réalisme politique et économique et afin de ménager la survie du catholicisme dans l'hypothèse d'une victoire mondiale du communisme, s'empresse de tempérer, du moins dans la forme et l'affichage, l'anti-communisme catholique et s'efforce d'opérer un rapprochement avec les démocrates laïques des bourgeoisies occidentales.

Or, le temps des menaces et de la peur est passé avec l'effondrement du communisme ; de ce fait, Gépétou a désormais les mains libres pour refaire dans l'anti-communisme le plus totalitaire et, en même temps, pour lancer une offensive généralisée contre la laïcité en usant simultanément de plusieurs armes : le lobbying méthodique des États et des unions d'États, le noyautage des États, des grandes entreprises et des grandes écoles par l'Opus Dei, le recours systématique aux Tribunaux pour, en se prévalant à son avantage de droits qu'il dénie aux humains (liberté de conscience et d'expression notamment), multiplier les dérogations à la laïcité, le terrorisme (Cf. les commandos anti-I.V.G.), le marketing (Cf. la couverture de ses déplacements et de ses grands rassemblements de troupeau)…. De plus en plus, le ≈ ne se content plus d'être une puissance spirituelle mais entend bien redevenir une puissance temporelle exerçant sinon une réelle souveraineté sur les États chrétiens, du moins une réelle autorité (morale, électorale, juridique…) au sein même de ces États.

Ainsi, même si elle est constitutionnelle, la laïcité française n'est toujours pas… essencielle en ce sens qu'elle ne définit pas la nature même de l'État. En outre, même dans sa constitutionnalité et dans sa légalité, elle est régulièrement violée par l'État lui-même. Dans ces conditions, force est d'admettre qu'en France elle n'est toujours pas véritablement acquise mais que, au contraire, elle reste à conquérir !

 

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ADDITIF

 

1 - En écrivant le mot "ordre", une image s'est imposée à moi : celle de l'uniforme noir des Waffen SS à tête de mort, du bruit de leurs bottes, des cris d'horreur de leurs victimes, puis de cette forme suprême de barbarie qu'est… le silence. Le règne de la mort sur/contre la vie. Un ordre est un appareil d'oppression et de répressions fondé sur un systèmes de croyances en un corpus de vérités qui, se prétendant, universelles sont interdites de toute interprétation et, a fortiori, de toute opposition ou contradiction. Un ordre est donc toujours nécessairement totalitaire en ce sens qu'il n'admet aucun espace de liberté de conscience et d'expression dès lors que celle-ci n'est pas conforme à son corpus. Ainsi défini, il n'y a aucune différence de nature entre un ordre politique – même s'il s'affirme non ou anti-religieux -  et un ordre religieux dès lors que tous deux impliquent que l'on ait foi en eux, librement, par nécessité ou par contrainte et qu'en dehors de cette foi il n'y a point de salut mais seulement la mort, qu'elle soit virtuelle – emprisonnement, internement psychiatrique, bannissement, censure… - ou réelle. C'est pourquoi :

         la laïcité n'est pas seulement la séparation du politique et du religieux, de l'État et des ordres religieux, mais la suppression de tout ordre et donc, aussi, de l'État en tant que Ø, politique ou religieuse,  instituée en ordre ; autrement dit, la laïcité achevée n'est rien d'autre que… l'anarchie – l'absence de tout ordre et donc de toute croyance ; le règne de la liberté sur celui de la nécessité, de la vie sur la mort -, la lutte menée pour l'instauration de la laïcité… l'anarchisme et un militant de la laïcité… un anarchiste – ou libertaire - ;

         en tant que mouvement de lutte, de revendication, par un combat politique, juridique, social et culturel, la laïcité s'oppose aux ordres mais non à la cause de ces ordres qui est la croyance – la foi - ;

         le combat contre les croyances et donc contre la foi, politique ou religieuse, est de nature philosophique ; il est celui de l'athéisme ;

         ne mener qu'un seul de ces deux combats, c'est se condamner au rôle, aussi vain qu'inutile, de Sisyphe, faute de marcher sur ses deux jambes et de lutter à la fois contre les effets à la cause ;

         la conduite simultanée de ces deux combats s'appelle… l'athéisme libertaire.

Et c'est pourquoi aussi, désormais, je désignerai le concept et/ou la réalité d'"ordre" en tant que syncrétisme politico-religieux, par , symbole de… la mort et du danger afin de pouvoir écrire "ordre" au sens de rang, classement, classification, arrangement

 

2 - Pour celles/ceux qui douteraient du caractère mythique, voire mystificateur, de la démocratie bourgeoise française, je rappelle que l'article 27 de la Constitution stipule que "tout mandat [électif] impératif est nul". Ainsi, et contrairement au Droit positif et, notamment, au droit civil qui établit qu'un mandat est nécessairement impératif en ce sens que, dans le respect de certaines règles de forme et de fond, tout mandant conserve la faculté de résilier – mais non de résoudre – le mandat qu'il a accordé à son mandataire, le mandat politique est irrévocable ; autrement dit, l'électeur n'est pas un mandataire mais un mouton qui, par son vote même, se prive de tout droit de contrôle de l'usage fait du mandat – ou, plus exactement, du blanc-seing – qu'il accorde et, par conséquence, de révoquer son mandataire quand bien même celui-ci commettrait à son encontre une… escroquerie qui consisterait à exercer le mandat à d'autres fins que celles qui ont présidé à sa délivrance – le vote -. [Pour mémoire, l'escroquerie est un délit correctionnel, passible de l’emprisonnement et de l’amende, commis par celui qui se fait remettre des espèces ou d’autres choses mobilières – comme un mandat! - en faisant usage d’un faux nom ou d’une fausse qualité ou en employant des manœuvres frauduleuses ou des allégations mensongères, accompagnées de mise en scène (les discours, professions de foi et autres programmes de campagne), pour faire croire à l’existence d’un pouvoir imaginaire ou pour faire naître l’espérance d’un événement chimérique (comme… la réalisation des promesses faites durant la campagne électorale).



[1] Le mot laïcité n'est apparu que vers 1870-1875. En 1911, Ferdinand Buisson le qualifiait encore de… néologisme !

[2] Pour qu'il y ait laïcité, il faut simultanément que les Ø n'exercent directement aucun pouvoir politique, mais aussi que l'État n'exerce aucun pouvoir dans le domaine religieux et laisse les ordres religieux s'organiser librement au plan de la société civile (Aussi, bien que se déclarant officielle athée, la Chine communiste ne peut être considérée comme un état laïque car elle ne remplit pas cette seconde condition)

[3] L'anglo-américain traduit laïcité par secularism qui, à l'évidence, correspond au français séculier i.e.  1. qui relève du monde temporel, du siècle (au sens religieux) [exemples : un tribunal séculier, l'État en tant que  bras séculier d'un ordre religieux...]  2. se dit d’un ecclésiastique qui vit dans le monde et, par opposition à régulier, n’est pas soumis à une règle monastique [D'où la notion de sécularisation qui est le transfert d’un bien appartenant à des religieux, à l’État ou à une personne morale de droit public - comme, par exemple, la sécularisation des biens du clergé pendant la Révolution ou le fait, pour un religieux ou une communauté régulière, d’entrer dans le siècle].  Cette incapacité à traduire et conceptualiser la laïcité se retrouve dans d'autres langues comme, par exemple, l'allemand.

En fait laïque et laïcité sont intraduisibles hors des langues latines. C'est pourquoi, l'anglais, secular  (par opposition à lay ) apparaît comme une catégorie plus générale et que, sur les quelque cent soixante-dix États internationalement reconnus, seuls neuf États francophones d’Afrique et la Turquie (qui a démarqué le mot français) se soient proclamés laïques et que beaucoup plus nombreux sont ceux qui se pensent comme séculiers. Ainsi, les États séculiers ou laïques se situeraient ainsi entre les États confessionnels et les États athées, sachant que cette ligne de partage fait aussitôt surgir une autre double distinction : d’une part, entre les pays de culture chrétienne et ceux d’autres traditions religieuses ; d’autre part, entre les pays avec et ceux sans référence (quasi)marxiste.

[4] De nombreux colons britanniques ou européens – les pères fondateurs – ayant fui leur pays pour (re)trouver leur liberté religieuse – i.e. de croyance et de culte –, les auteurs de la Constitution ont voulu préserver cette liberté contre tout empiétement du nouvel État alors même que, à la même époque, la France était encore soumise à la domination de la secte catholique. En fait, les U.S.A. ont hérité de tous les fanatismes religieux et le fameux fondamentalisme est un véritable syncrétisme du protestantisme et de l'anticommunisme !

[5] Notons que l'on prête serment mais qu'on ne le donne pas. D'un point de vue strictement juridique, aussitôt investi/e, celui/celle qui a fait ce prêt peut le retirer et se considérer comme libre de tout engagement testimonial !

[6] Qui dans leur forme n'ont rien à envier aux scènes de mortification publique des chiites !

[7] Les États les plus libéraux tolèrent l'enseignement de l'évolutionnisme mais plusieurs l'interdisent !

[8] Dans la tradition catholique César est la désignation/représentation de l'État temporel. Pour mémoire, Hobbes le nommera Léviathan, monstre biblique !

[9] L'effondrement politico-militaire de l'Empire romain fut donc, ipso facto, celui de l'ordre chrétien dans sa double dimension temporelle et spirituelle qui favorisa immédiatement l'émergence d'hérésies mais également un retour en force du paganisme.

[10] Autre mensonge repris par les mêmes manuels : la conversion de Clovis et des Saliens est présentée comme une évangélisation de cette partie de l'Occident – la future France, pour faire simple – alors que, à l'exception des saliens et de quelques autres peuples, l'ancienne Gaule était déjà massivement évangélisée et ce, depuis bien avant Clovis, et que sa christianisation avait d'ailleurs été, avec, il est vrai, le concours de l'empire romain, le processus d'unification des Gaules en une Gaule, la galloromanie !

[11] Cf. par exemple, l'"attentat d'Agnani" (1303) au cours duquel  Boniface VIII fut souffleté par l’envoyé du roi Philippe le Bel.

[12] En lui donnant une légitimité religieuse. En s'inféodant ainsi une religion nationale, la féodalité a contribué à l'émergence imposée  d'une identité nationale et, par-là, de l'État-nation moderne.

[13] Seuls les Empereurs du Saint Empire et quelques rois de France tentèrent, mais en vain et du moins durablement, d'exercer une véritable autorité tutélaire sur la papauté afin de réaliser leur ambition personnelle d'empire universel, autrement dit de restauration de l'Empire romain chrétien.

[14] Certains jésuites y ont vue le fondement de l'anarchisme de Luther !

[15] Qui fit tâche d'huile en Europe et s'étendit jusqu'à la France.

[16] Alors même que certains Princes étaient sur le point de faire certaines concessions – comme l'abolition du servage et l'octroi de chartes de franchise -, Luther joua de toute son autorité religieuse et morale pour fomenter un front réactionnaire qui réussit à emporter la victoire au prix de plus de cent milles morts !

[17] Je ne mentionne pas le protestantisme car la Réforme, en définitive, n'eut d'autre but que de substituer l'ordre protestant à l'ordre romain et s'empressa, en tant qu'ordre, d'interdire et de réprimer les libertés individuelles de conscience et d'expression qu'elle avait auparavant revendiquées contre la sainte alliance !

[18] Laquelle suscita, notamment en France, la contre-réforme catholique l'épiscopat s'efforça de reprendre en main les paroisses et, ainsi, d'établir un véritable contre-pouvoir face, à la fois, au monarque et aux villes et qui, toujours en France, ne fut véritablement concrétisée qu'au début du XVIIIème siècle.

[19] Principe qui, au XVème siècle, fut légalisé par la pragmatique sanction de Bourges relative à la nomination des évêques.

[20] Au gallicanisme et autres Ø nationales s'opposent l'ultramontanisme qui revendique la suprématie absolue de l'autorité papale sur toutes les souverainetés temporelles.

[21] Le roi de France était "le lieutenant de sur terre". Sacré à Reims par l’archevêque de la ville(Charles X fut le dernier roi à être consacré en1825), il recevait l’onction et prêtait serment de défendre l’Église catholique et sa foi. [Rappel : l'onction est  la cérémonie par laquelle le prêtre procède à la consécration d'une personne en l'oignant d’huile bénite – ou saint chrème – (*).Or, sachant que la consécration du pain est sa  transformation en corps et sang de Jésus, autrement dit de , l'onction du roi de France a pour effet d'élever ledit roi à… à la divinité !]. Par sa consécration, le roi de France accédait à une force miraculaire – thaumaturgique – et avait autorité temporellesur l’ordre catholique et, à ce titre, nommait les évêques et les abbés.

(*)S'il y en a qui s'y retrouve dans cette recette de cuisine, merci de me contacter et de me l'expliquer… rationnellement !

[22] Il est donc plus exact de dire que, relativement à certains services publics comme l'état civil et l'instruction, la puissance temporelle fonctionnarisa le clergé que de croire que l'ordre religieux continuait de l'en déposséder.

[23] Ce n'est qu'au XVIIème siècle que Grignon de Montfort acheva l'évangélisation de la Vendée alors qu'une certaine Histoire officielle continue de la présenter comme le bastion millénaire du christianisme qui fut le rempart du christianisme contre l'athéisme (bien entendu sanguinaire) de la Révolution ! Au XIXème siècle de nombreux prêtres et évêques se plaignaient encore de la persistance d'un paganisme celtique en Bretagne, autre bastion du catholicisme !

[24] Au XVIIème et, surtout, au XVIIIème siècles, la quasi-totalité des évêques se plaignent d'une baisse constante de la fréquentation des églises – et donc des recettes ! – et, dans certains endroits, annoncent un taux de moins de 20% pour pâques contre 99% jusqu'au XVIème !

[25] Je rappelle que, contrairement à une certaine Histoire officielle, en France, le bas clergé se rallia massivement à la Révolution à la fois contre les ordres temporels et religieux.

[26] Cette critique de la s'inscrivit dans une critique plus globale de l'Autorité et, plus précisément de l'autoritarisme d'ordre ou de l'autorité personnelle non définie et limitée par la Loi et échappant au contrôle du contre-pouvoir de la Justice.

[27] On peut considérer qu'au sein de ce courant, certains auteurs, dans le prolongement de l'œuvre de Leibniz, ont ainsi fondé une théologie naturelle : la théodicée.

[28] Autrement dit, secondaires et subjectives comme nos sensations et nos chimères.

[29] Cet ennemi de la révélation et cet ami de la démonstration.

[30] Même si leur universalité est relative au sens de provisoire, non dogmatique.

[31] Cette centralité accordée/reconnue au réel est, bien entendu, à l'origine du courant matérialiste d'une partie des Philosophies des Lumières.

[32] Cf. le hypotheses non fingo de Newton s'interdisant de faire quelque hypothèse que ce soit sur le référent de la lettre f  qu’il utilisait dans ses équations alors même que, littéralement – pour ne pas dire, littérairement –  f  se traduisait par "force d’attraction" et que, peu de temps auparavant, notamment chez Descartes, une telle "force" était encore l'expression de la volonté divine !  Ainsi, désormais, à partir de Newton, la Science observait, mesurait, combinait, calculait, constatait… et, pour le reste,  – et se taisait !

[33] Dans le vocabulaire d'origine : l'Homme.

[34] Ainsi, par axiome (le complexe impliquant le simple) et par méthode (analytique), la Philosophie des Lumières se donnait un modèle théorique de l’Homme seul, tel que sorti de la nature : l'Homme naturel relevant, en matière d'origine et de connaissance, de la matérialité et non plus de la spiritualité.

[35] L'urbain étant pris au sens grec de Cité, mère de la Raison.

[36] Pour une large part, la Philosophie des Lumières n'a pas fait la Révolution, elle en a simplement mûri le discours. Pourtant, quelques auteurs, publiquement ou dans le silence de la solitude contrainte, comme Jean Meslier – avec son Mémoire posthume connu sous le titre de Testament, ses Lettres aux curés du voisinage et sa réfutation, sous formes de notes marginales, de la Démonstration de l'existence de , ultérieurement publiée sous le titre de L'anti-Fénélon -, Morelly – socialiste utopiste et inspirateur de Babeuf,  avec son Code de la nature de 1755 –, l’abbé de Mably, frère de Condillac, Condorcet, le marquis de Sade… ont réellement appelé à une révolution radicale emportant séparation de l'État et des Ø, voire abolition de l'État et de la Ø.

[37] Curieusement, en terme de laïcisation, le soutien de la bourgeoisie n'alla pas au-delà de la sécularisation dont elle fut la première bénéficiaire !

[38] Mais, pratiquement, elle n'alla pas jusqu'à reconnaître une complète liberté religieuse et, plus généralement, une pleine et entière liberté de conscience et d'expression.

[39] Ce texte fut le résultat d'un compromis entre les tenants d'un projet franchement anti-clérical, voire même anti-religieux et ceux de la liberté religieuse qui, bien entendu, agissaient pour le compte de l'ordre catholique qui fut conclu sous la pression (manipulée) de la rue (journées des 22 et 23 août 1789). Ainsi, l'un des projets radicaux, sans pour autant désigner nominativement la Ø catholique,  faisait coïncider Ø civile et Ø positive et jetait ainsi les bases dogmatiques d'une morale sociale et d'un système ecclésial particulier. Cette idée de Ø d'État fut reprise par Robespierre avec une dimension non plus civile mais religieuse.

[40] Une réelle séparation institutionnelle de l'État et des Ø fut votée en 1795, pour des motifs budgétaires et non à des fins de laïcité,  mais outre qu'elle n'était que partielle, elle fut… sans lendemain effectif !

[41] Condamnée par le pape Pie VI le 10 mars 1791.

[42] Dans lesquels on ne manque pas de trouver une origine déiste et une forte influence F...M....

[43] La Révolution fut régulièrement qualifiée d'athée par l'ordre catholique. Je rappellerai qu'elle assimila l'athéisme à un mouvement anti-révolutionnaire et que de nombreux athées, en raison de leur seul athéisme, finirent sur l'échafaud.

[44] Quel cynisme et, en même temps, quelle… objectivité !

[45] Autrement dit, il n'y a d'amour du prochain et de partage avec le prochain qu'en dehors de la vie, c'est-à-dire… jamais !

[46] Et, de ce fait, fossoyeur de la Révolution et des ses aspirations révolutionnaires à une réelle démocratie !

[47] Convention du 26 messidor an IX (1801), ratifiée par la loi du 13 germinal an X (1802).

[48] La Constitution du 4 juin 1814 fut toutefois plus explicite : "La divine Providence, en nous rappelant dans nos États après une longue absence, nous a imposé de grandes obligations. La paix était le premier besoin de nos sujets : nous nous en sommes occupés sans relâche ; et cette paix si nécessaire à la France comme au reste de l'Europe, est signée […] A CES CAUSES - NOUS AVONS volontairement, et par le libre exercice de notre autorité royale, ACCORDÉ ET ACCORDONS. FAIT CONCESSION ET OCTROI à nos sujets, tant pour nous que pour nos successeurs, et à toujours, de la Charte constitutionnelle qui suit : […] Article 5. - Chacun professe sa religion avec une égale liberté, et obtient pour son culte la même protection. Article 6. - Cependant la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de l'État. Article 7. - Les ministres de la religion catholique, apostolique et romaine, et ceux des autres cultes chrétiens, reçoivent seuls des traitements du Trésor royal.

[49] Certains auteurs estiment que le Concordat institutionnalisa un système de pluralisme religieux puisqu'il s'assortît d'une reconnaissance du protestantisme (réformé et luthérien) et du judaïsme et que pasteurs et rabbins étaient désormais rémunérés au même titre que les curés. Ils considèrent par ailleurs que l'Empire n'était pas véritablement un État confessionnel au motif  qu'il ne cautionnait plus une vérité religieuse et/ou qu'il ne qualifiait plus sa légitimité de divine d'une part. Enfin, constatant que certaines avancées laïques de la Révolution b'avaient pas été remises en causes – état civil public, divorce… -, ils en concluent que le Concordat est sinon une laïcisation, du  moins une étape vers la laïcisation de la société française.

C'est là du pur jésuitisme ! En effet, le Concordat fut conclu entre une puissance temporelle – l'Empire en tant qu'État nationale et, en l'occurrence, français – et une autre puissance temporelle – la papauté – revendiquant par ailleurs une autorité religieuse universelle. En outre, le Concordat établit la reconnaissance légale de certains cultes, accorda à l'un d'entre eux le privilège d'un culte national – autrement dit de Ø officielle et donc d'État -, assimila les membres du clergé à des fonctionnaires assumant un service public placés sous l'autorité de l'État, introduisit une discrimination dans la liberté de conscience et d'expression en excluant légalement du droit de cité d'autres convictions religieuses et, par conséquent, d'autres ordres religieux, ce qui est la caractéristiques d'une ingérence de la puissance publique dans les affaires religieuses… Trouver en tout cela des éléments constitutifs d'une laïcité institutionnelle n'est donc que pure imposture puisque toutes ces mesures sont contraires au principe même de la laïcité. Enfin, il convient de rappeler que Napoléon se crut obligé de fonder sa légitimité sur la Ø en se faisant sacrer à l'instar des monarques de droit divin et qu'une telle légitimation n'est pas laïque mais… religieuse !

[50] Qui permet de ne plus faire coïncider forcément de grands moments de la vie – la naissance, le mariage, la mort - avec des cérémonies religieuses.

[51] Ce qui n'était pas forcément évident, compte tenu de la pression sociale encore empreinte de religiosité !

[52] N'est-ce pas là la finalité réelle de l'aliénation religieuse ?

[53] Sur ce dernier point, elle obtint largement satisfaction avec la Restauration et le Second Empire.

[54] Ces deux mesures furent abolies en 1830.

[55] Qui ne fut rétabli qu'en… 1884 !

[56] Et, en fait, en interdit toute critique !

[57] Cf. cette parole évangélique : Heureux les… simples d'esprit, autrement dit : les ignorants.

[58] Ce chiffre n'est pas étonnant aux victimes infra-européennes (Évangélisation de l'Europe par le glaive plus que par le goupillon, Guerres de Ø, Inquisition, Croisades diverses contre les hérétiques et, particulièrement, les cathares et les hussites, chasse aux sorcières, bûchers individuels…), on rajoute celles des croisades, de la traite des nègres (légitimée, consacrée par l'ordre catholique), le génocide des amérindiens…

[59] En raison de la forte implication des ouvriers.

[60]Avec le temps, l’anticléricalisme a fondamentalement évolué pour se radicaliser. On peut distinguer deux périodes : jusqu'au Second Empire et après celui-ci. Au cours de la première période, l'anticléricalisme se contenta de se réclamer des valeurs humanistes de la Révolution et de revendiquer un simple libéralisme  au regard de l'intolérance religieuse (liberté de conscience et d'expression, droit de ne pas croire…) même si, chez certains, comme Michelet, il donna lieu une sacralisation des idéaux révolutionnaires comme fondement d'une sorte de Ø civil, d'une communauté spirituelle entre les individus affranchis  des ordres religieux. A partir du Second Empire et, plus précisément, de sa période autoritaire, ce fut la libre pensée qui prit le pas pour, considérant que toute Ø était nécessairement  autoritaire, intolérante, immobiliste et obscurantiste et favorisant l’immobilisme, procéder à une critique radicale de la Ø au nom de sa nuisance tant sociale qu'individuelle.

[61] Dont la participation au front commun relevait, à l'origine, d'une intention strictement philosophique mais qui, de facto, se retrouvait l'allié objectif de la dimension politique portée par les socialistes (au sens large, des simples radicaux aux communistes et anarchistes).

[62] Dont l'une des toutes premières mesures fut  la dissolution et la dispersion des congrégations non autorisées (140 masculines, 888 féminines).

[63] Jules Ferry, aidé par Ferdinand Buisson, a joué le premier rôle dans la laïcisation de l'enseignement public. Il faut toutefois rappeler qu'il n'était pas anti-religieux. Ainsi, pour lui, ce n'était pas la Ø qui fondait la morale mais, au contraire, la morale qui constituait l’élément solide et stable de la Ø. C'est pourquoi, il estimait qu'une morale laïque pouvait devenir la valeur commune assurant le lien social sans pour autant remettre en cause la Ø et que la véritable laïcité était celle qui se fonder sur le refus implicite d’une religion civile et, a fortiori, sur sa constitution en Ø laïque. J'indiquerai en outre que, par la suite, certains tentèrent de donner un fondement scientifique à cette morale laïque comme, par exemple, Léon Bourgeois avec sa doctrine de la solidarité.

[64] Au cours de cette période, il est vrai, d'autres laïcisations, plus accessoires, furent opérées comme, par exemple, la suppression des délimitations cultuelles dans les cimetières.

[65] Mais ce n'est qu'en 1923 que la référence aux "devoirs envers " sera supprimée de cette matière…  laïque ! En outre, il faut souligner que les cours d'instruction civique faisaient l'apologie du colonialisme en le présentant comme la mission civilisatrice de sauvages – souvent décrits en termes racistes -, justifiaient le nationalisme par un véritable embrigadement militariste des esprits – d'où la participation de bataillons scolaires aux défilés du 14 juillet – et, enfin, progressivement firent dans la germanophobie !

[66] Au regard des objectifs fixés à cette suprématie et des avantages qu'elle en tirait, on comprend parfaitement les hurlements de truie égorgée proférés par cet ordre !

[67] De nombreuses circulaires, notamment de Jules Ferry, rappelèrent aux instituteurs/trices que l'instruction morale et civique consistait à enseignait les valeurs et principes de la République mais devait s'abstenir de toute critique des Ø et facilitèrent l'instruction religieuse des élèves de l'École publique mais, il est vrai, en dehors de celle-ci. En outre, faut-il le rappeler, le jour de congé scolaire a été créé pour, en particulier, permettre aux enfants de fréquenter le catéchisme !

[68] On notera au passage que les républicains montrèrent fort peu d'empressement à prendre en compte les femmes dans leurs préoccupations laïques. Ainsi, la loi sur les lycées féminins présentée par le député Camille Sée fut défendu avec tiédeur et ne passa que de justesse, fortement amendée d'ailleurs !

[69] Bien qu'associée au nom de Combes, cette loi fut, en fait, l'œuvre conjointe d'Aristide Briand et de Jean Jaurès qui, surtout ce dernier, firent en sorte de tempérer les ardeurs anticléricales de Combes et, ainsi, retirer du projet initial son esprit et ses intentions anti-religieuses.

[70] Ce point est important car, comme on le sait, il est plus facile d'abroger une loi, toujours conjoncturelle, que de modifier une constitution qui, structurelle a vocation à être sinon éternelle, du moins… durable.

[71] Mais cette séparation ne fut toutefois pas appliquée aux colonies et l'évangélisation des colonisés, assimilée à l'œuvre civilisatrice de la partie des Droits de l'Homme, continua d'être encouragé et aidée par l'État ! A ce sujet, il faut rappeler que, du point de vue de l'Histoire, Jules Ferry est tout autant le laïcisateur que le… colonisateur !

[72] Lors des débats parlementaires, de nombreux orateurs dénoncèrent la structure hiérarchique du catholicisme et la qualifièrent d'anti-démocratique et, de ce fait, anti(républicaine et… anti-constitutionnelle.

[73] Les adversaires de cette loi omirent sciemment de relever qu'elle établissait aussi le refus d’une Ø civile. Concrètement, cette loi, outre la privatisation de la Ø, en tant que croyance et que culte, et son exclusion de l'Agora – exclusion au sens d'interdiction d'ingérence – pose le principe de la liberté de conscience et donc de choix de conviction – celui de croire comme celui de ne pas croire - ; par là-même, elle rend illégale la pratique religieuse du baptême dés lors qu'il ne résulte pas du libre choix d'un individu – libre – mais qu'il est imposé par le choix d'un tiers, en l'occurrence, les parents, la famille. Or, à l'évidence, cette pratique illégale, en ce qu'elle est une violation même de cette loi mais également de la Déclaration des Droits de l'Homme, de la Constitution de 1958 et de nombreuses autres mesures nationales et internationales en matière de liberté individuelle, continue d'être tolérée tant il est vrai que la Justice bourgeoise est aveugle à l'égard d'une certaine criminalité ! d’une part, il ne doit pas être demandé de service public aux différents cultes; d’autre part, les services publics de l’État ne doivent porter aucune marque de caractère religieux.

Autre rappel : cette loi imposa l'inventaire des biens ecclésiastiques en vue de leur transfert à des associations cultuelles. Pour s'y opposer, certains catholiques s'enfermèrent dans des églises dont il fallu forcer les portes avec le concours de la police – ou de la gendarmerie – à l'intérieur de périmètres de sécurité établis par l'armée !

[74] Pour mémoire, Cavour, ultra-catholique réclamait en 1860 une "Église libre dans [un] État libre".

[75] Pour rappel, les protestants qui, avaient eu à souffrir de l'intolérance catholique, ne se trompèrent pas quand ils virent dans cette loi la garantie de leur propre liberté de Ø ; c'est pourquoi, ils furent parmi ses plus ardents défenseurs. Il en fut de même du judaïsme.

[76] Ce mouvement entra donc dans la clandestinité pour ressurgir plus tard avec la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens, l'Action catholique de la jeunesse chrétienne, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (qui, en associant ses branches masculine et féminine, donna lieu à Ligue ouvrière chrétienne), la Jeunesse Agricole Chrétienne…, les prêtres ouvriers, l'émergence d'un mouvement chrétien anarcho-communiste au sein du monde ouvrier (qui, dans son journal Terre Nouvelle s'opposait aussi bien à la hiérarchie catholique qu'au Parti Communiste français !)…

[77] Connue aussi sous le nom de pacte du sang.

[78] En particulier, il y eut un important développement du culte marial avec, par exemple, notre dame des tranchées.

[79] Les membres du clergé, pour le première fois de l'histoire, furent mobilisés et envoyés au front.  Leurs 4 600 morts (sur 25 000 environ) furent une cause objectif de l'arrêt des hostilités anti-cléricales à l'arrière-front.

[80] Pour qu'elle soit efficace, cette condamnation est assortie d'une menace d'excommunication lancée à l'encontre de celles/ceux qui ne démissionneraient pas du mouvement.

[81] A l'interne mais également à l'externe puisque les relations diplomatiques avec le ≈ furent rétablies dés 1920.

[82] On ne manquera pas de constater cette bizarrerie qui consiste, pour une Constitution instituant la laïcité de la République, de recourir, dans le Préambule, à un vocabulaire religieux ! Ainsi, les droits des humains sont en effet inaliénables et… sacrés, ce qui fait référence à une origine divine et non naturelle et, qui plus, est consacrés, autrement dit oints par le saint chrème de… la laïcité (?) puisque la République française est constitutionnellement laïque (Article 1).

[83] Pour mémoire, quelques rappels :

         Constitution de 1848 : "En présence de [ce n'est pas écrit ainsi dans le texte !] et au nom du Peuple français, l'Assemblée nationale proclame : I. - La France s'est constituée en République. En adoptant cette forme définitive de gouvernement, elle s'est proposée pour but de marcher plus librement dans la voie du progrès et de la civilisation, d'assurer une répartition de plus en plus équitable des charges et des avantages de la société, d'augmenter l'aisance de chacun par la réduction graduée des dépenses publiques et des impôts, et de faire parvenir tous les citoyens, sans nouvelle commotion, par l'action successive et constante des institutions et des lois, à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumières [N.B. Il y a la lumière de la philosophie et de la science mais aussi la lumière de et de sa sainte Ø !] […]  II. - La République française est démocratique, une et indivisible. III. - Elle reconnaît des droits et des devoirs antérieurs et supérieurs aux lois positives. IV. - Elle a pour principe la Liberté, l'Égalité et la Fraternité. Elle a pour base la Famille, le Travail, la Propriété, l'Ordre public [On dirait du pétainisme !]";

         Constitution de 1830 : […] "Article 5. - Chacun professe sa religion avec une égale liberté, et obtient pour son culte la même protection. Article 6. - Les ministres de la religion catholique, apostolique et romaine, professée par la majorité des Français, et ceux des autres cultes chrétiens, reçoivent des traitements du Trésor public".

[84] Au regard des femmes, il eût été pertinent et plus juste que la Déclaration soit celle des êtres humains, formule utilisée dans cet article, et non… de l'Homme.

[85] Personnellement, je trouve que cette constance de ne faire allusion qu'aux seuls croyants et donc qu'aux seules Ø est potentiellement liberticide et même criminogène, voire criminelle et génocidaire à l'égard des athées et de l'athéisme. Il me semble que l'un des Droits des humains est aussi de ne pas avoir de Ø et que, au plan tant national qu'international, ces Droits n'ont pas à poser la croyance religieuse comme une normalité. Cette lacune – la reconnaissance de la légitimité et de la légalité de l'incroyance en quelque Ø  que ce soit – peut, a contrario, légitimer et légaliser la position de certains États qui s'estiment non tenus de préserver et de respecter les droits et la liberté des athées au motif… qu'ils n'en ont pas !

[86] Quand d'autres héritages, eux, sont purement et simplement refusés : le colonialisme, les massacres et la torture de civils pratiqués à Madagascar, au Vietnam, en Algérie…, la continuité de la responsabilité de l'État au regard de la collaboration… !

[87] Pour celles/ceux qui l'ignoreraient, je rappellerai que ce concordat – autrement dit, ce traité conclu entre l'État français, au nom de la nation française (!?!) et le -, maintient le régime des cultes reconnus – catholique, protestant et judaïque, ce qui, au passage, pose le problème des autres cultes et, en particulier, de l'islam -, attribue à l'État la compétence de nomination des évêques investis par le pape, assimile à des fonctionnaires - et, de ce fait, rémunère et loge - les prêtres, les pasteurs et les rabbins, rend obligatoire – sauf dispense à solliciter dans le cadre d'une procédure tellement obscure qu'elle en est obscurantiste -  l'enseignement religieux des trois cultes reconnus, titularise, dans des conditions honteusement dérogatoires et sous le sceau d'une confidentialité imposée par circulaire administrative, des enseignants vacataires  dont la seule qualité:compétence est d'être prêtre, pasteur ou rabbin alors même que l'École publique souffre d'un déficit chronique et massif d'enseignants et qu'une partie importante du personnel de l'Éducation Nationale se trouve dans une situation statutaire de… précarité…

[88] La Constitution est la Loi suprême de la République : toute disposition, même législative et, a fortiori, réglementaire, prise en contradiction avec cette Loi suprême ou en l'absence d'opportunités d'exception ou de dérogation, provisoire ou durables, dûment prévues par cette même Loi sont anticonstitutionnelles et nulles de droit. Or, la Constitution ne reconnaît pas ces statuts dérogatoires et n'ouvre aucune possibilité, ni au Gouvernement, ni au Parlement, de les légaliser. Et s'agissant du Concordat des Départements d'Alsace-Moselle, le titre VI "Des traités et accords internationaux" de la Constitution ne peut même pas être invoqué puisqu'il ne prévoit pas la ratification rétroactive de traités.

[89] Avec les lois Barangé, puis, et surtout, Debré (1959), l'État assure la rémunération des enseignants et l'entretien des bâtiments des établissements privés. En outre, par sa caution personnelle, il leur facilité l'accès à des emprunts à long terme et à taux hyper-déduits. N.B. Actuellement, plus de 90% des financements publics à destination de l'enseignement privé vont vers des établissements confessionnels catholiques.

[90] Par le subventionnement de travaux de réhabilitation, de construction, de modernisation d'extension…, par des aides financières à l'acquisition de biens fonciers ou immobiliers, par la rétrocession, souvent pour le franc symbolique – et, en définitive, honteusement spoliateur – de biens fonciers ou immobiliers publics après, bien entendu, en avoir obtenu leur remise en état préalable…

[91] Compte tenu de la permissivité du Conseil d'État, en fait, toute manifestation religieuse, même ostentatoire et à finalité de prosélytisme, est, en fait,… autorisée !

[92] Ces deux dernières atteintes à la laïcité constituent également une violation de la loi de 1905 qui interdit qu'un quelconque service public soit rendu aux cultes.

[93] Alors que cela est interdit depuis… 1905 !

[94] Et pas seulement dits dans la mesure où, avec la plus grande constance, l'État, à travers ses lois et ses tribunaux ne cessent de les reconnaître !

[95] La catholicisation du calendrier officiel de la République – avec ses mentions des saints et des fêtes catholiques, fêtes, qui plus, légales, c'est-à-dire chômées et fériées pour la plupart – est déjà en soi une violation de la Constitution de 1958 et de la loi de 1905. Elle constitue également la violation d'un autre principe, d'une autre légalité posés par ces deux mêmes textes : le pluralisme religieux et, au-delà, et pour prendre en compte aussi l'athéisme, le pluralisme de conviction.

[96] Comme s'il ne pouvait y avoir de deuil nationale qui soit civil et laïque !

[97] Cette souveraineté interne est théoriquement soumise à une autre limite : les Droits des humains qui sont opposables à tous les États à la condition qu'ils… les reconnaissent en les ratifiant !

[98] Certes, lors de ce débat, les Droits des humains n'étaient encore qu'une théorie, une revendication pour certains et une absurdité pour d'autres (la secte vaticanesque en particulier) et, de ce fait, aucun fondement légal international mais, outre qu'ils avaient une entière légitimité nationale – la Déclaration de 1789 -, ils sont devenus une réalité juridique en 1948. Dans ces conditions, lors de l'élaboration des Constitutions de 1946, puis de 1958, le débat aurait pu et même dû être rouvert : on s'y est refusé et c'est pourquoi l'essence – la nature – de l'État français n'est toujours pas… laïque ! La Philosophie des Lumières, pourtant, dans son écrasante majorité,  nullement révolutionnaire à l'égard de la démocratie bourgeoise, avait pourtant fourni les éléments théoriques et philosophiques au questionnement relatif à la nature de l'État : on ne s'en est pas saisi, pourquoi ?

[99] D'où le revirement de Gépétou qui consiste à ne plus condamner la Science en tant que telle mais à prétendre que seule la Ø est en mesure de mettre l'humanité à l'abri des dérives scientifiques et, pour ce faire, à revendiquer pour elle le statut d'autorité morale et spirituelle universelle au nom de sa représentation de la conscience universelle.

[100] Autant l'instruction civique est conforme à la laïcité, autant l'enseignement d'une morale, même qualifiée de civile, est un non-sens au regard des principes mêmes de la laïcité.


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